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Bernard Paques


on Dec. 1 2009
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YACS Leader
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Avant d'écouter les sirènes, jetez vos bouteilles à la mer

 

Ulysse tentait donc de rentrer chez lui, sur son bateau, et s'approchait du détroit où vivent les sirènes. Ces êtres étranges chantaient pour attirer les marins imprudents sur les rochers acérés du rivage, pour les tuer, pour les dépouiller. En homme rusé, Ulysse décida de protéger son équipage des musiques perverses ; il boucha les oreilles de toutes les personnes à bord. Puis il se fit attacher au mât de son bateau pour découvrir, solitaire, les mystères de ces chants.

Malgré ces précautions, l'épreuve fut assez terrible pour notre héros. L'harmonie des premières notes le toucha au plus profond de son âme, et il tenta de toutes ses forces de rejoindre la source de tant de félicité. Il pleura, il hurla, il menaça chaque membre de l'équipage. Heureusement, les cordes qui l'enserraient tinrent bons, et le bateau put maintenir son cap.

Il me semble que les réseaux sociaux sont comme une version moderne de l'histoire qui précède. 

D'ailleurs, les sirènes donnent déjà de la voix. Les spécialistes sont formels : les réseaux sociaux seront le jardin d'Eden de tous les hommes d'affaires, quel que soit leur segment d'activité ; la terre promise de tous les financiers, quels que soient leurs objectifs de rentabilité ; le Graal informatique de tous les employés, quels qu'en soient leurs usages. 

Alors, aidés d'une histoire grecque, cherchons où nous mènent les chants des sirènes, et découvrons quelques carcasses de bateau éventrés sur les rochers pour, au moins, évaluer les dangers auxquels nous nous abandonnons.

Je ne parle pas ici des fausses promesses inhérentes aux nouvelles technologies. Les projets informatiques ont une fâcheuse tendance à capoter, et les réseaux sociaux n'échappent pas au poids des statistiques. Là comme ailleurs, il y aura des dépenses pour rien, et peu de lancements seront suivis d'effet tangibles sur la vie de l'entreprise. Au pire, un projet sera remplacé par un autre, au bout de quelques mois d'errements, et après conclusions sans appel d'un contrôleur de gestion à l'affut. Au mieux, quelques individus auront été placés sous les feux de la rampe pendant quelques temps, ce qui est toujours bon pour leur avancement. La bonne nouvelle, c'est que les coûts des réseaux sociaux sont très inférieurs à ceux consentis pour les ordinateurs et pour leurs logiciels, donc le risque associé est probablement assez faible dans la plupart des plans business.

A mon sens, le principal écueil des réseaux sociaux n'est pas financier, mais humain. Comme Ulysse fut meurtri par le chant des sirènes, les réseaux sociaux peuvent briser les individus. Ouvrez les yeux, et vous reconnaitrez sans peine quelques pathologies caractéristiques :

  • L'abandon des réalités - Au début, les réseaux sociaux engendrent des vibrations positives, qui encouragent à aller plus loin, à étendre sa liste de contacts, puis à répondre le plus vite possible aux sollicitations qui en résultent. Bien sûr, chaque nouveau contact induit une activité accrue. Jusqu'à combien pouvez-vous tenir ? Après quelques mois de pratique, les réseaux sociaux pourront avoir rempli l'essentiel de votre vie intellectuelle. Physiquement, vous serez blanc comme un navet, épuisé par toutes les heures passées devant un ordinateur, ivre de toutes ces interactions émiettées avec tant d'inconnus. Et pourtant, vous en voudrez encore plus : "Allez, j'y retourne, c'est cool, et les autres y arrivent bien, eux." Attention, les réseaux sociaux peuvent ressembler à des drogues dures. Les plus faibles se transforment en zombies, incapables de contribuer efficacement à quoi que ce soit. Et n'essayez pas de les débrancher brutalement, ils replongeraient illico dans le réseau voisin.

  • Le complexe d'infériorité - Les internautes du monde entier vous attendaient avec impatience. Pour faire bonne mesure, vous avez ouvert un compte chez Facebook, un autre sur Twitter et aussi sur Blogger.com. Vous avez tout de suite écrit et publié sur ce qu'il convenait de faire pour sauver le monde, pas moins. En quelques minutes, vous voilà propulsé au milieu de cette élite numérique, celle qui éclaire les ignorants de ses conseils avisés. Quel sentiment de puissance, de grandeur et de fierté aussi ! Et puis, malgré les nuits blanches, malgré vos efforts acharnés pour populariser quelques idées nouvelles, il a bien fallu se rendre à l'évidence. A part votre mère et votre petit cousin, vos pages ne semblent pas intéresser grand monde. La blessure est profonde, vous ne ressentirez plus jamais la fièvre des premières jours, l'amour-propre est touché. Vous êtes vexé, vous en voulez au monde entier. Mais pour vos collègues, vous êtes surtout devenu chafoin, ronchonchon, un vrai pisse-vinaigre. 

  • L'incompréhension synchronisée - Quoi de commun entre un billet dans votre blog, une nouvelle photo sur Facebook, un commentaire sous Twitter, et une bouteille jetée à la mer ? Dans tous les cas, le monde entier est devant vous, mais vous ne savez pas vraiment qui vous lira ou qui ne vous lira pas. Sur une île déserte, l'affaire restera modeste, surtout si vous disposez d'une seule bouteille à expédier. Sur Internet, l'opération est plus facile, et vous pouvez envoyer autant de bouteilles virtuelles que vous le pouvez. Pour autant, la multiplication des bouteilles à la mer n'en fait pas une forme de communication efficace. Excédé de ne pas être contacté en retour, vous décrochez le téléphone : "Allo ? alors, pourquoi ne réponds-tu pas à mes sollicitations ?" Et vous découvrez, surpris, que votre correspondant est aussi frustré que vous. En fait, lui aussi surnage, comme il le peut, dans une mer polluée par ses propres bouteilles. Que celui qui n'a pas 50 messages en attente me jette la première pierre ...

Allez-vous lancer votre réseau social ? Etes-vous sur le point de céder aux chants des sirènes ? Alors je vous suggère de trouver un Ulysse parmi vous, et de lui confier votre équipage. Seuls des humanistes expérimentés peuvent aider les autres à s'ancrer dans la réalité, à remettre les egos à leur juste place, à élargir les perspectives de communication. Les réseaux sociaux renvoient chacun de nous devant ses propres insuffisances et c'est, pour la plupart des individus, une épreuve qu'ils ne peuvent pas surmonter seuls. 

 

Comments

Fernand

on Dec. 2 2009


MERCI !!! Bernard.