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"Les oreilles ont des murs" avec Proverbe 2.0

La scène se passe dans un aéroport. En attendant l'avion, j'en profite pour analyser un bug ou deux, comme d'habitude. En face de moi, deux messieurs discutent assez ouvertement de leurs affaires. Tout d'un coup, le plus jeune prend conscience qu'il est dans un lieu public, et qu'un concurrent pourrait l'espionner.

Il se tourne alors vers son collègue et lui signifie qu'il faut se taire, "parce que les oreilles ont des murs."

Entièrement concentré sur mon activité, je remarque à peine ce nouvel outrage à notre belle langue. Pourtant, tout le monde sait que "les murs ont des oreilles", et non le contraire.

Et puis, progressivement, le doute s'installe. S'agit-il vraiment d'une erreur, ou plutôt d'un témoignage concret de l'irruption des nouvelles technologies dans le quotidien ? Je m'explique.

Supposons que cette personne ait ouvert un compte personnel sur Facebook, et qu'elle l'utilise régulièrement. Le terme de "mur", qui désigne l'espace d'expression des usagers de Facebook, prend alors un sens radicalement différent. Dans ce contexte, "les oreilles ont des murs" décrit assez bien le concurrent en train de documenter sa veille technologique sur l'intranet, ou le copain partageant ses trouvailles avec sa tribu. Une alternative grand public au verbiage utilisé généralement dans la presse spécialisée, comme "blog", "wiki", ou autre "tweet", des mots qui restent vides de sens pour la grande majorité de nos concitoyens.

Au départ, le Web 2.0 désignait l'appropriation du web par les Internautes pour en faire le lieu de leur propre expression. De la même façon, "les oreilles ont des murs" est une façon prosaique d'intégrer les nouvelles technologies dans des paroles de tous les jours, ce que nous pourrions appeler Proverbe 2.0.

Et donc, en fait d'erreur de language, l'événement rapporté ici consacre l'avénement de Proverbe 2.0, ce qui n'est pas rien.

Pour la génération X, "les murs ont des oreilles", et le risque est de confier un secret à une personne non habilitée à le recevoir. Le pouvoir, c'est de savoir, et la plupart des organigrammes distinguent clairement la réflexion (réservée, le plus souvent, au "management") de l'action (les managers disent : "nos équipes"). Le rêve est de progresser vers le sommet de la pyramide hiérarchique, lieu des comités de direction et des secrets ultimes.

Pour la génération Y, "les oreilles ont des murs", et le risque est dans la propagation non contrôlée de propos hors de leur contexte. Le pouvoir est dans la communication et le partage, et l'influence, qui déborde largement le cadre de l'entreprise qui vous emploie, se mesure à l'aune de l'audience de son blog. Le rêve, c'est de se faire un nom à l'échelle planétaire, pour ensuite monnayer ses services avec le plus offrant.

La génération Z, celle des collégiens d'aujourd'hui, aura la lourde tâche de digérer tout cela, pour passer à un nouveau modèle de maturité de l'espèce humaine. Nous avons encore quatre ou cinq ans devant nous, et donc, en attendant, je serais très intéressé de recevoir des témoignages similaires au mien, prouvant le bien-fondé scientifique de l'appellation Proverbe 2.0. Merci par avance de votre contribution.

Comments

Fernand

on Nov. 19 2009


Excellent ! Il y a encore une piste qui consisterait à plutôt s'accrocher à la signification du mot "mur" dans son acceptation la plus simple : protection, barrage, retenue... Mur de Berlin sur lequel on griffonne. Lieu d'insignifiant spectacle qui dissimule l'isolement. Les oreilles, dans ce cas, ne font que contribuer à faire exister ce mur davantage plutôt qu'à écouter ce qui est derrière. L'individu plus systématiquement dissimulé en devient gravement virtuel.

On s'enfonce...

D'où le recours à des modes de réseaux sociaux qui renforcent le lien physique de vraies personnes soit autour d'un projet défini, soit autour d'une communauté définie dans des limites géographiques.

Cette communauté ici présente continue d'exister parce qu'elle est notamment fondée sur des rencontres qui ont participé à la reconnaissance des individus les uns par les autres. L'ami québecquois et l'ami anglais, qui tendent sans cesse vers la rencontre, seraient dans ce contexte des exceptions qui affirment la règle.

Les collégiens, eux, savent encore se voir. Alors, vive la génération Z !

Mais concrètement, les blogs, de même que les réseaux sociaux, qui ne permettent pas d'éditer son commentaire et de se corriger et balancent ainsi un message dont la sauce est insuffisamment préparée dans le public, ne mettent pas en appétit pour une rencontre, sauf à limiter cette dernière à des histoires triviales. D'où l'appauvrissement que l'on constate dans la matière générale de L'Internet.

J.Juraverfrom Entre chaise et clavier...
3710 posts

on Nov. 21 2009


J'adore l'anecdote !

Pour mettre de l'eau au moulin, un collègue enseignant me rapportait récemment une parole d'élève : "cette affirmation n'est pas encore vraie, on en parle pas sur facebook" ..




Je ne m'attarde pas, j'ai mon yacs en double file...

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